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À propos de la CTAH

Principe éthique

Principe éthique
 





1) Démarche scientifique et humaniste; rejet catégorique des idéologies dogmatiques.
 
Le principe éthique qui sert constamment de motif à nos interventions diagnostiques et thérapeutiques est celui de « toujours faire en sorte de traiter la personne comme une fin et non un moyen » (E. Kant).  Ainsi, à la clinique des troubles anxieux et de l’humeur, nous ne nous référons pas à toute idéologie dogmatique concernant les troubles mentaux, les interventions diagnostiques et les interventions thérapeutiques.  Nous ne recourrons pas à la catégorie de « personnalité pathologique » et par conséquent à la catégorie « trouble de personnalité limite » (ou borderline) puisqu’il s’agit d’un concept rationnellement non fondé qui, non seulement ne répond pas aux critères de scientificité [ cohérence interne, correspondance entre théorie et observation des faits, pouvoir heuristique, simplicité ou principe de parcimonie, réfutabilité ], mais, en plus, dissout la dimension humaine de l’existence par une objectivation impossible de la personne malade en chose objet.

La pathologisation de la personnalité est effectivement une construction secondaire relevant d’une approche positiviste ou naturaliste de l’être humain.  Elle conduit inéluctablement à la réification de celui-ci en une chose, qui dans son essence (quid), se définit par des catégories inapplicables à l’essence même de l’existence humaine (le Da-sein, cet incontournable de la psychiatrie suivant Martin Heidegger et Médard Boss, psychiatre suisse). Dans cette perspective chosiste de la pensée naturaliste la maladie est « objectivée » de manière non fondée et elle se trouve toujours qualifiée suivant le consensus disciplinaire dominant de la société actuelle de normal ou anormal (pathologique).  En fait, les normes ont toujours l’aspect arbitraire de la vision idéologique dominante de la société.

La psychiatrie institutionnelle, toujours étroitement associée à l’organisation politique du système de soins, est par définition une psychiatrie normative et réductrice de l’être humain.  C’est-à-dire une psychiatrie plus soucieuse des troubles mentaux faisant partie de la nosologie officielle que du bien-être des patients, comme le souligne Nancy Andreassen dans « DSM and the Death of Phenomenology in America : an Example of Unintended Consequences » Schizophrenia bulletin (2007).
 
 
 

2) Incohérence du concept de trouble de personnalité en médecine.
 
Dans la pratique, l’utilisation de la catégorie « personnalité limite ou personnalité pathologique » correspond à l’absolutisation de la réification de l’existence humaine, niant son essence même consistant à exister, à être hors de soi, toujours en avant de soi vers la réalisation de ses propres possibilités d’être. 

Elle nie la liberté, elle réduit celle-ci au déterminisme d’une chose définie de façon catégorielle; la personnalité limite ne pouvant être au fond que la réalisation de « possibilités d'être » définies de façon statistique dans la construction conceptuelle du trouble de personnalité-limite. 

L’existence humaine de l’individu est alors définie par un énoncé analytique dont la véracité est réduite à une simple analyse contextuelle.  Le paradoxe, ou plutôt l’incohérence d’une telle conception, c’est de faire émerger de la volonté même du patient, souffrant, des possibilités statistiquement déterminées à travers l’élaboration théorique du concept de personnalité limite. 

Selon cette logique, le patient est responsable, au fond, de sa souffrance et, du coup, la dimension basique ou affective, le côté « nature » et héréditaire, est obnubilé et banalisé dangereusement par une théorie psychologique échevelée.  La reconnaissance officielle de cette théorie non fondée ontologiquement et scientifiquement est responsable d’errances quant au processus d’évaluation, de traitement et de prise en charge.

Ainsi, au lieu de reconnaître les troubles de l’humeur avec le souci de développer de meilleurs modèles théoriques pour comprendre « ce qui se présente en clinique », on cherche à faire du dépistage de troubles mentaux, voire abstraits ou mythiques, qui ne permettent absolument pas de comprendre la clinique, des modèles qui n’ont aucune valeur heuristique et qui pourront toujours être vérifiés à perpétuité puisqu’ils sont considérés irréfutables.

L’usage de la catégorie de « la personnalité pathologique » relève d’une démarche non scientifique. Il relève d’une croyance. Ce faisant, on expose indûment des patients souffrant à des thérapies pharmacologiques non appropriées et/ou à des thérapies de groupe qui relèvent davantage de stratégies de dressage animal au sein d’un régime disciplinaire que d’une prise en charge médicale de la personne malade.  La maladie n'est pas vue en tant que telle chez le patient.
 
 
 

3) Instrumentalisation de l’existence humaine souffrante par le « pouvoir psychiatrique ».
 
Le « pouvoir psychiatrique » résulte de l’amalgame du politique avec la psychiatrie dans le but de gérer et « diriger », afin de maintenir un certain équilibre social et de contrer l’insurrection des volontés individuelles s’exprimant dans la maladie psychiatrique.  La fin n’y est pas tant le soulagement et le traitement médical de la souffrance associée à la maladie, mais le contrôle des services que l’on juge nécessaires à développer pour les troubles mentaux idéologiquement conçus par une nosographie qui ne correspond pas du tout aux faits observés cliniquement chez les personnes souffrant de maladie psychiatrique ( essentiellement de l’humeur et de la pensée ).  En voici un exemple:
 
La promotion du dépistage systématique de la personnalité limite au Québec, malheureusement endossée par les institutions universitaires en santé mentale, nuit à l’identification des troubles de l’humeur, à celle des « troubles » du spectre de la bipolarité ou de la cyclothymie, à celle de la bipolarité juvénile de type cyclothymique. Ainsi, la reconnaissance de la bipolarité cyclothymique, dont les manifestations cliniques se présentent habituellement à un âge précoce et s’accompagnent de comorbidités multiples (telles que l’anxiété de type panique, l’anxiété sociale, le TDAH, le TOC, les problèmes de consommation d’alcool ou/et de substance, l’hypersensibilité, le trouble de l’opposition chez l’enfant, l’hyper-réactivité émotionnelle entre autres), se trouve absente des préoccupations des psychiatres au sein des centres hospitaliers, qui ne sont au fond que des lieux de passage où l’on ne fait le plus souvent qu’évaluer et diriger.

L’idéologie dominante de la conception DSM des troubles mentaux et le refus implicite à l’attitude de certaines autorités des milieux universitaires de se soumettre à la liberté critique et la liberté de pensée (comprenant la dissension) perpétue le phénomène d’errance diagnostique et le maintien d’une stagnation du savoir dans le domaine de la psychiatrie.

Par exemple, les caractéristiques souvent observées dans le syndrome clinique étiqueté « borderline », donc les perturbations de l’humeur vues sous le prisme de la personnalité-volonté, réduisent la portée des interventions thérapeutiques et de prise en charge médicale en en faisant un trouble psychologique de la volonté; ce qui n’est pas le cas si l’on regarde les mêmes phénomènes cliniques à travers le prisme du trouble de l’humeur.

Les interventions thérapeutiques sont inadéquates et dangereuses : ignorance du trouble de l’humeur chez l’enfant et l’absence de traitement, et l’utilisation abusive de psychostimulants et de stimulants tant chez les enfants que chez les adultes en sont des exemples.

La catégorisation des personnalités en pathologies relève d’une approche psychologisante positiviste réduisant l’existence humaine en « chose parmi les choses » Elle est l’absolutisation de la réification de l’être humain en psychiatrie, et par le fait même, sa transformation en objet de technique pour l’ensemble des disciplines en sciences humaines et politiques. Le domaine d’objet de la psychiatrie, la psyché, dont le fondement de la vie est l’humeur, est réduit à un ensemble de troubles mentaux définis de façon normative par l’idéologie sociale dominante.  Le décalage de la psychiatrie vers le domaine de la santé mentale où l’homme est réduit en objet pour la technique politico-psychiatrique est un obstacle au progrès pour la science médicale de la psyché proprement dite, la psychiatrie. 
 
Cette dérive a été facilité par l’ontologie cartésienne à la base des sciences modernes avec la constitution de « l’objectivité » face au « sujet pensant » principalement défini par la pensée. C’est sur la base de cette ontologie que s’effectue la distinction entre le soma et la psyché comme étant deux entités séparées; c’est le corollaire métaphysique de la méthode scientifique de la nature (Descartes). On a construit un modèle théorique du psychisme, - pensons ici, au départ, à l’élaboration de l’appareil psychique par Freud – et on s’est inspiré de la méthode des sciences de la nature, laquelle n’est pas à la mesure de l’existence humaine, pour ériger une nosologie des pathologies en psychologies et en psychiatrie. Freud, par exemple, va associer suivant un schéma causaliste les mécanismes psychiques au déterminisme énergétique et pulsionnel. Les théories psychologiques et psychiatriques subséquentes vont continuellement poursuivre leurs objectifs sur la base de ces présupposés métaphysiques. C’est-à-dire que l’on décrit des processus psychiques sans se soucier de la question ontologique portant sur l’être même du psychisme. On perpétue ainsi la vision non fondée d’une psyché séparée du soma, de l’humeur, de la vie. 
 
L’affectivité dans le sens d’une disposition affective, ou le fait d’être en accord tonique avec, la « befindlichkeit » (Heidegger) est le fondement même de la vie psychique (Otto). Les humeurs, « Stimmung » sont les déterminations ontiques de cette dimension ontologique de l’existence humaine : déclinaisons en différentes présentations, joie, ennui, angoisse, mélancolie, dépression, exaltation maniaque…   L’affectivité n’est pas une modalité d’être opaque pour l’être humain; elle est un mode privilégié d’un rapport à soi et au monde par le moyen d’une corporalité ou chair à la fois sentant et sentie; l’humeur n’est pas l’impression psychique dans le vécu de la conscience d’un processus causal provenant de l’extérieur et s’exerçant sur l’appareil sensoriel du corps, mais elle est d’emblée ouverture au monde et à soi.

Il y a ici primauté ontologique de l’existence humaine en tant que psyché unifiée au corps (en fait comme l’entéléchie chez Aristote et dans la médecine du temps d’Hyppocrate) ; la nature affective chez l’humain ne peut être réduite à un objet physique; il s’agit d’une nature vivante et non opaque par laquelle notre rapport au monde et à soi advient.  Ce rapport à soi et au monde précède celui de l’intellect face au monde-objet, ou objectivité.
 
C’est dans la période gréco-romaine, au début des premières théorisations en médecine, des observations attentives et réfléchies ont conduit à des descriptions phénoménologiques déjà éloquentes de la manifestions de l’humeur chez l’humain tout en prenant en compte l’aspect évolutif (Hippocrate, Aristote, Empédocle, Galien, Arété de Capadoce).      
En affirmant la primauté du tempérament affectif de base et en voyant la catégorie de «personnalité pathologique» comme une construction mythologique s’éloignant de la réalité empirique, la clinique des troubles anxieux et de l’humeur se veut une approche humanitaire et soucieuse de se référer à des modèles de compréhension de la souffrance psychique opérant avec des critères valides; proactive au niveau de la prévention par la mise en place d’un dépistage précoce, accessible et visant à améliorer le pronostic, en terme de rémission et de qualité de vie,  pour  la population souffrant de troubles mentaux courants. Ceux-ci, depuis un demi-siècle, sont trop souvent négligés ou dissous dans l’indifférence d’une pathologisation abusive de la dimension morale de la personnalité.



 
«De mon côté, je peux affirmer en toute conscience, l’inutilité de cette catégorisation des personnalités pathologiques. Certes, il y a une typologie des personnalités et des tempéraments, mais la catégorie « personnalité pathologique » me paraît confuse et inutile, tout au moins pour soigner les troubles anxieux et bipolaires » Dr. Élie Hantouche,  Les tempéraments affectifs, 2014, éd. Lyon. CTAH Paris.




 
En s’appuyant sur les tempéraments affectifs de base et leur intrication existentielle, la philosophie de soins de la clinique des troubles anxieux et de l’humeur, est ontologiquement fondée; elle respecte l’être de l’homme dans sa structure existentielle. Elle représente un modèle médical d’approche phénoménologique de l’être humain, de l’expérience consciente souffrante.
 
De plus, cette approche est cohérente avec l’idée d’une continuité entre les états dits pathologiques et le tempérament. Elle évite aussi toute césure arbitraire (ou normative) du normal et du pathologique.  Elle va voir la maladie comme une altération de notre modalité d’être-au-monde et penser la bipolarité au sein même du tempérament affectif comme une perte de l’équilibre neurobiologique du vivant humain constamment soumis à des sollicitations internes et externes (stress).